Vite vite, avant qu'on joue la suite !
Il y a beaucoup de choses à dire sur tout ce passage, sur la gestion des grosses batailles, les possibilités qu'offrent le terrain, la mortalité à donj' et toute cette sorte de choses, mais c'est déjà assez long comme ça, on en discutera ensuite.
Épisode 19, Partie III : Loxias appelle des âmes
Ne pas se laisser déconcentrer. Ses amis assureraient leur part du plan, il fallait y croire puisque sans cela tout serait perdu. L’ensemble de l’édifice reposait sur la solidité de chacune de ses pierres. Il fallait qu’elles tiennent, qu’elles remplissent leur rôle. Toutes. Ses amis assureraient leur part du plan, malgré le dragon et lui, Loxias, tiendrait le col. Avec Mjenir, avec Abab et tous les autres chasseurs du clan du Loup.
Devant eux, les plaques de glace dansaient en un grand chaos. Le lac avalait le menu fretin. Mais Isaar et ses plus fidèles âmes damnées ne s’en souciaient guère, ils s’extrayaient des eaux gelées comme revigorés pour courir à leur rencontre et leur dénier cette éminence. Combien étaient-ils, qui les atteindraient ? Sept, huit, dix. Trop pour la poignée de guerriers de la tribu de Gunvald, malgré leurs flèches et leurs chiens déjà partis faire des ravages. Il fallait encore gagner du temps.
Le temps pour les mânes de monter des enfers.
« Mjenir ! hurla Loxias par-dessus le fracas. Maintenant ! »
Le druide du clan du loup planta son bâton d’if noueux dans le roc face à lui. Loxias l’avait vu faire lors de la chasse, ce vieil homme maniait la glace comme de la glaise entre ses doigts. Il perturberait la course effrénée d’Isaar, Loxias avait confiance. Il lui accorderait le temps nécessaire.
Le temps de prier.
Loxias appelle des âmes.
Elles viendront des rives de la Mer des Glaces Mouvantes,
Des taudis enfumés des Dix-Villes,
Des plaines affamées de Valbise,
Des forêts solitaires hantées par les Ours,
Sur lesquels règnent l'Hiver Mauvais.
Les trappeurs laisseront leurs arcs,
Les pêcheurs laisseront leurs filets.
Loxias le Mercenaire appelle des âmes.
Il les veut pour briser une Déesse
Que l'on appelle quelquefois Auril.
Ils répondront à son appel,
Courageux dans leur silence.
Et les mânes répondirent.
*
Quand le cri du dragon perça le ciel, Polaris haussa les épaules. « On dirait qu’il digère bien la truite, celui-là. Tant pis, mon chien. On ne change rien. »
Polaris avait pu redescendre avec Boy jusqu’à la grotte. Devant eux, qui ne pouvaient le voir, les prisonniers efflanquées du clan du Loup, ceux qu’Isaar avait réduit en esclavage au service de sa seule folie. Tous étaient très excités par l’agitation au dehors et criaient leurs espoirs. « Gunvald ! C’est Gunvald, je vous l’avais dit ! » Polaris lâcha Boy qui fila à l’intérieur à leur rencontre en agitant la queue.
« Regardez ce chien ! Ce n’est pas un molosse d’Isaar ! C’est un signe ! L’esprit du clan ! » Boy frétillait, sautant d’une main à l’autre, toutes accueillantes. Les parents de Shila devaient se trouver parmi eux. Toujours invisible, Polaris sourit, leva le bras, trancha la corde qui les liait tous et tira. « Miracle ! Un miracle ! Le Loup nous offre la fuite ! » Les prisonniers se bousculèrent pour sortir en un amas désordonné, mais il n’était pas encore temps. « Attendez ! » La voix désincarnée de Polaris retentit dans la grotte en un écho prolongé qui les figea sur place. « Nous ne vous offrons pas la fuite, mais la possibilité de rendre justice. De punir vos bourreaux. Devant cette grotte, le chenil va s’ouvrir. Les chiens couvriront votre course. Longez le lac à main gauche. Ne passez pas sur la glace. De l’autre côté, vous trouverez des armes. Emparez-vous-en. Et battez vous ! Libres ! »
Polaris n’attendit pas que les cris de victoire s’éteignent, il courut hors de la grotte. Le loup de l’hiver ne bougeait plus, son maître avait renoncé à le ranimer et rejoignait la prêtresse d’Auril au fond du cirque, devant le temple en construction. La voie était libre vers le chenil d’osier. À l’intérieur, les chiens dénutris piaffaient, babines retroussées. Grave erreur, Isaar. Polaris observait depuis trois jours la façon dont sa tribu traitait leurs bêtes. Ce serait leur perte.
Dans le col, une clameur étrange naquit, un son d’outre-tombe semblable au brâme des élans, tourmenté, profond. Polaris tourna la tête pour voir jaillir du sol des dizaines d’esprits aux formes changeantes, alors qu’Isaar et ses meilleurs guerriers arrivaient en pleine charge sur Loxias, Gunvald, Abab, Mjenir et les autres. Il aurait voulu les aider, mais il avait trop à faire. « Mes chiens, vous savez qui sont vos amis, n’est-ce pas ? Ces maîtres ne vous méritent pas. Vous n’êtes pas libres avec eux. Ils vous traitent comme les traîneaux. Comme les truites du lac. Mes glorieux amis, le temps est venu d’hurler avec les loups » et il fendit l’osier du chenil. Les chiens s’engouffrèrent immédiatement dans la brèche pour se jeter vers le fond du cirque, vers la prêtresse d’Auril et les autres, leurs tortionnaires. Les prisonniers accourent à ce moment.
Et le dragon fondit sur eux.
*
« Polaris ! Protège ton oncle ! » Anatole savait ce qu’il lui en coûterait d’attirer à lui la colère de ce ver blanc. La mort, peut-être. À tout le moins, rien de bon pour ses rhumatismes. Mais il y était préparé. Et il avait encore quelques tours dans son grimoire.
Sa Flèche infaillible percuta le jeune dragon de plein fouet et la bête était bien trop sotte pour ne pas tomber dans le panneau. La gorge encore gonflée de son souffle glacé, elle revira en plein vol et s’éleva vers la corniche où Anatole était perché. Le vieux maître la regarda droit dans les yeux un instant. « C’est donc à ça que tu ressembles, avorton. » Il fléchit le genou et plongea une main dans sa besace. Prit le temps de rediriger Perceval vers une cible à sa portée. « Non, mon ami, non. Celui-là est pour moi. Ne va pas perdre tes jolies plumes dans ce combat stupide. Va plutôt aider Loxias, toi aussi. »
Le dragon souffla, engloutissant Anatole dans un nuage de givre.
*
Les mânes ravageaient les enragés d’Isaar, mais contrairement à ses hommes leur chef illuminé paraissait s’en moquer. Il les avait traversés aussi vite qu’auparavant le lac pour venir planter son inquiétante lame de glace dans le bouclier de Loxias. Celui-ci avait répliqué d’une attaque qui aurait tué net n’importe quel guerrier, mais elle avait laissé Isaar le sourire aux lèvres. Loxias reculait, à présent, fatigué de porter des coups qui n’avaient pas plus d’effet que le piolet contre le glacier.
À ses côtés, les nomades de Gunvald avaient tiré leurs dernières flèches contre les rares guerriers parvenus jusqu’à eux, mais ceux-là étaient les plus rudes, les fanatiques d’Auril à la peau noircie par le froid. Ils avaient d’abord dispersé les chiens et, bien vite, seuls Abad et Mjenir étaient restés debout. Au loin, les prisonniers couraient vers les armes, tandis que l’arrière-ban amassé près du temple autour de la prêtresse avait formé phalange et progressait vers eux, ralentis par les chiens mais confiants dans la capacité de leur chef Isaar à l’emporter sans leur aide. Il fallait leur démontrer le contraire. Vite.
Il était le dernier rempart et il allait céder.
« Helm ! Prête-moi ton bras ! »
Loxias avait formulé sa prière à bout de souffle, incertain. Helm n’était pas là pour renverser l’issue des combats. Qui devait vaincre vaincrait.
La mort sous le soleil.
Il aurait aimé la connaître.
Le Val libéré.
La douleur.
La lame d’Isaar, glissée entre gorgerin et cuirasse, progressait vers son cœur.
Il s’en extirpa juste à temps, avant que cèdent ses côtes, mais la lame avait si bien déchiré ses chairs de son fil inégal que le sang l’inondait. Une telle plaie ne le laisserait pas se relever.
Même s’il y avait eu le soleil, Isaar le lui aurait caché. Il le surplombait et s’apprêtait à frapper.
*
« Mon oncle ! »
Entre deux flèches pour protéger la course des prisonniers, Polaris évaluait, inquiet, la situation du côté du col. Quand il vit Loxias tomber, il renonça à ses engagements. Les prisonniers pourront bien se débrouiller seuls. Il en encocha deux, vite, il fallait aller plus vite, Isaar allait l’achever, mais un éclair soudain l’empêcha de décocher.
À cette distance, il était difficile d’être bien certain de ce qu’il voyait. Comme un soleil. Un halo de lumière autour de Loxias étendu, d’où se détachait une forme éthérée pareille à un marteau qui bloquait la lame d’Isaar.
Mais l’illusion ne dura pas et bientôt tout disparu.
Ses doigts lâchèrent la corde.
La première suffit. Isaar n’était plus.
La deuxième serait pour la prêtresse, s’était-il promis. Mais le souffle d’un dragon l’engloutit alors. Il s’écroula. Un peu plus loin, cinq prisonniers couraient vers lui.
Non. Ils ne couraient plus. Le givre les avait immobilisés pour toujours.
Il ferma les yeux, juste un instant.
*
Anatole était frigorifié. S’il n’avait pas su formuler aussi vite le Saut nuageux d’Anatole, cette bête stupide aurait bien pu avoir sa peau. Au lieu de ça, il avait disparu en un clin d’œil pour se retrouver au pied de la falaise, couvert de givre, mais encore bien vivant.
Évidemment, le problème n’était pas encore tout à fait réglé.
Il avisa le champ de bataille. Isaar était tombé. Bien. Mjenir filait au secours de Loxias inconscient. Bien. Le dragon, après un premier passage sus aux prisonniers, fondait sur Polaris toutes griffes dehors.
Non.
Non !
Une boule de colère lui monta dans la gorge. La Flèche infaillible qui lui brûlait les doigts ne serait pas suffisante, il le savait instinctivement. Il allait lui falloir s’en remettre au destin. Au destin, et au Carreau igné, un sortilège parfaitement méprisable, qu’il répugnait à employer depuis des lustres en raison de sa précision trop aléatoire.
Bien trop aléatoire.
Pas assez droit.
Il n’y avait plus qu’une solution. Impensable. Inenvisageable. Et pourtant.
Anatole courut.
Courir est très dangereux, il le savait bien. Il en reçut une nouvelle fois la preuve. Alors qu’il allait planter ses crocs dans la gorge de Polaris au mépris de Boy qui aboyait tout ce qu’il pouvait, le dragon fut violemment projeté en arrière et faillit bien lui décrocher la tête en passant. Une impensable bourrasque l'avait projeté en arrière, laissant Polaris sauf.
Bien sûr. Evandiferas. Le vent du nord. L’arc de Melfila, la gardienne du Nord, retrouvé dans la tombe auprès de Sahrane.
Polaris le tenait, déjà braqué vers le dragon qui battit des ailes pour retrouver l’aplomb. Peut-être aurait-elle pu encore s’en sortir, cette bête atroce, mais c’était sans compter sur Perceval qui vint se percher à l’arrière de son crâne pour détourner son attention, et sans compter sur Boy qui le retenait déjà par la cheville où il avait planté ses crocs.
La flèche de Polaris le trouva en plein cœur.
Au loin, la prêtresse dut se rendre à l’évidence. Le retour de sa déesse ne serait pas pour aujourd’hui. Elle fit signe aux derniers hommes d’Isaar de baisser les armes qu’ils brandissaient encore face à ces valeureux prisonniers qu’une liberté retrouvée attendait.