Ravortel a écrit : ↑mar. mars 03, 2026 5:38 pm
Décidément, c'est la saison...
Moi, moi, moi, je fais refaire un passeport. Pour moi.
Site ANTS, aucun souci. Je peux m'interrompre et reprendre mon brouillon plus tard. Adresse vérifiée, paiement 86€, RAS.De là, il me propose une douzaine d'adresses de mairies avec leur planning de disponibilité, super, celle de ma ville a un créneau le lendemain, je clique.
Photo, le photomaton marche sans hoquet. Ca devient suspect.
Arrivée à la Mairie, je suis en avance. Qu'à cela ne tienne, je prends un ticket auprès de la dame de l'accueil.
La salle d'attente est pratiquement déserte. Et y'a du wifi.
Suspect, que je vous dis.
Et là, la petite voix au plafond susurre : "ticket C21, au guichet".
Je me lève.
La jolie brune sur ma droite se lève (repérée dès mon entrée).
Je regarde mon ticket : C21
Elle regarde son ticket : ben j'en sais rien, mais j'imagine bien, puisqu'elle se dirige d'un pas ferme vers les guichets.
Sur le panneau d'affichage, on a DEUX lignes C21, une pour le guichet 16 un pour le guichet 8.
Moi je suis un homme galant, je la laisse passer devant (et puis elle avait 3m d'avance de toutes façons). Donc elle va tout droit au guichet 16.
Mais il n'y a aucun guichet 8.
TADAM.
Je me tourne de droite et de gauche, perplexe, finit par accrocher le regard d'un homo fonctionaris enchaîné là, il lève un sourcil, j'avance d'un pas, ticket C21 à la main. Il me montre le guichet 16. Avec la jolie brune...
S'ensuit un cataclysme bureaucratique. Le chef s'en mêle, concile d'urgence, apparemment quand la dame de l'accueil émet des ticket ça fait doublon avec l'automate, il ne faut pas, etc. Tout ça devant moi. Finalement, la dame du guichet 15 m'a pris en pitié et m'a proposé de traiter ma demande elle-même, nonobstant le guichet imaginaire 8 (c'est pas un symbole de chance pour les chinois, ça ? Ben pas chez nous !) qui n'existait qu'en version kafkaïenne.
Fin du TADAM.
Le reste s'est déroulé tip-top, comme disent nos amis helvêtes, j'ai été surpris que les empreintes ne prennent pas les pouces mais si ça convient, pas de souci.
Maintenant on attend le retour, et là... Loterie.
TADAM.
2 à 8 semaines.
Le film aurait été tourné par Lelouch, j'atais un homme heureux. Mais là, c'était Kafka.
Je vous avais laissé sur une promesse de normalité administrative. Une ligne droite, presque suisse, pavée de créneaux horaires et de bonne volonté municipale.
Erreur de débutant.
J'ai reçu l'avis SMS m'indiquant que mon passeport est disponible. Me voilà donc de retour à la mairie, confiant, presque insolent. J’ai mon ticket : D42. Un chiffre solide, rassurant, qui sent la réponse à tout. Je m’assois.
La salle d’attente est pleine. Pas bondée façon concert de rock, non, mais suffisamment dense pour que chaque chaise occupée devienne une petite forteresse de résignation. Ça tousse, ça soupire, ça scrolle. Le wifi est toujours là, mais il a perdu son innocence. Pas de jolie brune à l'horizon, déception secrète.
Et là, la voix.
Toujours la même. Venue du plafond, d’un interstice dimensionnel, ou d’un vieux haut-parleur soviétique recyclé.
“Ticket D35, guichet 14.”
Très bien.
“D36.”
Logique.
“D37, D38…”
Le rythme s’accélère. Une sorte de mitraillage bureaucratique.
“D39, D40, D41…”
Je me redresse. C’est mon moment. Mon heure. Mon D42 intérieur frémit.
Silence.
Puis :
“D43, guichet 12.”
…
Je vérifie mon ticket. Toujours D42. Fidèle au poste.
“D44… D45…”
Là, je commence à comprendre. Je ne suis pas dans une file d’attente. C'est un glissement spatio-tempoel, une faille Kafkaïenne. Un truc du genre.
Je regarde autour de moi. Personne ne bronche. Les gens acceptent. Ils ont vu des choses.
Je décide d’attendre. Parce que de toutes façons, que faire d'autre ? Je ne vais pas remettre la p'tite dame de l'accueil dans l'embarras.
Et soudain :
“D42, guichet 16.”
Comme si de rien n’était. Comme si nous n’avions pas sauté un battement de cœur collectif.
Je me lève, avec la dignité d’un homme qui revient d'une faille spatio-kafkaïenne, presque intact.
Guichet 16. Évidemment.
Et là… lui.
L’homo fonctionaris. Le même. Toujours enchaîné à son poste invisible, gardien des anomalies.
Je tends mes papiers, ma carte d'identité, bien sûr.
Il pianote. Il fronce légèrement les sourcils. Ce micro-froncement qui annonce les tempêtes.
“Effectivement, votre CI est bien arrivée…”
Pause.
“Mais attendez… pourquoi en avez-vous déjà une ?”
Alors là.
Je sens le sol se dérober. La réalité se plisse.
Moi, une carte d’identité ? Je viens chercher un passeport. Un PAS-SE-PORT. Objet concret, petit carnet, écrit doré sur la couverture, tamponnable.
Je tente de bredouiller quelque chose d'à peu près vaguement cohérent.
Nouvelle phase de pianotage. Regard penché. Soupir administratif, catégorie 2.
“Ah.”
Le “Ah” qui change tout.
“Ecoutez, je vais aller voir. Peut-être que la collègue qui l'a enregistré s'est trompée.”
Peut-être, oui. J'espère bien, en tous cas.
Quelques manipulations supplémentaires, un geste de validation qui ressemble à un rituel ancien, et enfin… l’objet. Le Graal. Le livret tant attendu.
Je le récupère. Je le regarde. Il existe.
Mais avant de partir, mon regard dérive. Sur la droite.
Un panneau.
Guichet 8.
Je m’approche. Lentement. Comme attiré par une vérité interdite.
“Déclarations de décès.” D3 perte de SAN.
Voilà donc où il se cachait.
Le fameux guichet 8.
Pas imaginaire. Non. Simplement… réservé aux cas où l’attente ne pose plus aucun problème.
Je suis reparti avec mon passeport et une certitude : dans ce bâtiment, il y a des interstices interdimensionnels, et les chiens de Tindalos rôdent.
Dans quatre ans, je referai ma carte d'identité. Je prépare déjà les sortilèges de protection. J'espère que personne ne m'a vu, au guichet 8.